bottle.gif (14064 octets)

wpe3D.jpg (10838 octets)

 

 

Je remercie Alain Gendron,   arrière-petit-fils de l'ancêtre-arrivant,
qui m'a fait parvenir cette page du Journal des Campagnes que je reproduis ici.

(1)

"Elle est toute vraie, cette petite histoire que je vais vous raconter.

Un soir de l'automne dernier, un homme, bien mis et de joli taille, entrait au poste No 3 de la police de Montréal ; hardiment et avec courtoisie, il se présente au sergent Bouchard, qui était à lire son journal.

- Bonjour capitaine, comment va la santé ?

- Très bien, répond le sergent.

L'étranger regarde le sergent Bouchard un moment, tandis que tous deux sont muets.

- Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, reprend le premier ?

- Non, je ne vous connais pas.

- Vous avec beaucoup changé depuis la dernière fois que je vous ai vu.

- Ça se peut.

- On s'est bien connu pourtant.

- Y a-t-il bien des années que nous nous sommes vus ?

- Il doit y avoir 35 à 40 ans.

- Je peux bien ne pas vous reconnaître !p_platon.jpg (58614 octets)

- Moi, je vous reconnais parce que je sais bien que c'est vous qui êtes ici ce soir, et que vous êtes seul dans cette chambre.

Vous rappelez-vous d'avoir amené, sur votre goélette, la Nancy, deux petits mousses, et d'en avoir laissé un au Platon, chez un nommé Lauzé ?

- Oui, je m'en rappelle bien. Vous n'êtes pas cette personne ?

- Je suis cette personne. Je me suis informé à la police, et on m'a dit que je vous trouverais à la station No 3.

- Et vous êtes bien le mousse Farrier ?

- Lui-même.

À ces paroles, le sergent Bouchard se lève et présente la main à monsieur William Farrier, le petit mousse d'autrefois. Le coeur y était dans cette poignée de main du vieux sergent et de son ancien protégé. L'émotion tenait ces deux hommes, et sans doute une larme a dû couler sur ces nobles figures.

Il y a quarante ans(2), un voilier anglais portant nom Treasurer, ayant à son bord 250 passagers et une cargaison de sable ferrugineux, pour les forges du St-Maurice, jetait l'ancre non loin de Québec. Quelques heures après, une goélette, passant près du Treasurer, était nolisée pour le transport du sable au St-Maurice ; la goélette avait nom Nancy, le capitaine était le sergent Bouchard d'aujourd'hui.

platon2.jpg (61276 octets)Le transbordement avait été bon train : la goélette était chargée ; on attendait que le vent de nord-est commençât à souffler. Enfin, un matin, vers trois ou quatre heures, la brise s'annonce. Il fait bien noir. Sur le vaisseau anglais, tout est tranquille ; un homme parait être seul sur le pont ; c'est l'homme (...)

Mais en ce moment se passe une petite scène qui se dénouera loin d'ici.

Le Nancy filait à pleines voiles vers le St-Maurice. On avait doublé le Cap Diamant depuis longtemps. Capitaine et matelots manoeuvraient pour faire la course bien rapide ; on avait grande hâte de voir le clocher du village. - Qui sait ! ces loups de mer venaient peut-être des Antilles ou des Îles Britanniques : on y allait souvent ! ... Tout à coup, on entend, au fond de la cale, deux voix, puis, une minute après, deux jeunes figures apparaissent sur le pont.

Grand émoi sur la goélette.

D'où venez-vous ? Comment pouvez-vous être ici ? Ce fut la question de tous.

Et nos jeunes mousses, tout émus, racontèrent qu'étant sur le Treasurer depuis deux ans, ils y avaient subi tant de mauvais traitements, enduré tant d'avanies de la part de l'équipage, qu'ils avaient fait, depuis longtemps, le complot de déserter ce vaisseau. Le jeune Farrier raconta que depuis une tempête subie à Gibraltar, où le bâtiment à moitié rempli d'eau menaçait à chaque instant de disparaître sour les vagues, il n'avait fait qu désirer de quitter le Treasurer pour ne plus le revoir. Mais dans tous les ports, on était si bien épiés, qu'il avait été impossible de s'évader jusqu'à cet abord de la Nancy.

Quel expédient adopter ? ... Le capitaine Bouchard les prend sous sa protection. Rendu à la pointe Platon on débarque avec les deux mousses ; le capitaine a là une vieille connaissance qui lui fournit assez souvent des provisions. On entre chez M. Lauzé, l'ami du capitaine, c'est un cultivateur à l'aise et accoutumé d'avoir des hôtes. Nos marins étaient déjà à faire honneur aux bols de lait traditionnels, quand Lauzé se présente au capitaine Bouchard en lui disant bonjour ; puis longeant la table jusqu'au jeune Farrier : "Voilà un petit garçon que j'aimerais bien garder, dit-il, pendant qu'il passait la main dans la chevelure bien bouclée du mousse.

platon1.jpg (20303 octets)- Vous lui parlerez longtemps, réplique le capitaine, avant qu'il ne comprenne.

- Pourquoi ?

- Parce que c'est un Anglais. C'est un petit garçon qui est venu à bord de mon vaisseau, et je suis obligé de faire pour lui le mieux que je pense.

- Si vous voulez le laisser, je le garderai.

Le capitaine demande alors à Farrier s'il voulait rester. Farrier dit que oui. L'affaire se bâcle et le voilà l'enfant de la maison.

Son compagnon, le jeune Barlow, monta à Trois-Rivières, et retourna ensuite dans son pays.

Bien des événements se sont passés depuis ce dimanche, l'après-midi qui vit l'adoption de ce jeune expatrié.

Elle a été bien accidentée, cette vie du petit mousse ! Devenu grand, il a parcouru presque en tous sens les États-Unis ; en 1860, il allait revoir sa vieille mère à Pallinsburg, Angleterre ; de 1863 à 65, il ferraillait, dans la cavalerie, sous les ordres du général Mc Lellan. Enfin l'héritier de son protecteur, il se maria, et, père de famille, il vit maintenant à Lotbinière, dans la religion catholique qu'il a embrassée en 1866.

Elle s'est prolongée longtemps dans la nuit, la veillée du sergent et de l'ancien mousse. Bien des choses s'y sont dites et bien d'autres n'ont pu l'être. Mais, comme l'a dit M. Farrier, il est une chose qui n'a pas été oubliée, et qui ne saurait l'être : c'est la reconnaissance sans bornes qu'il doit au sergent Bouchard, qui, sans le savoir, a inévitablement sauvé la vie à cet enfant. Car, quelque temps après l'évasion de nos deux bambins, on apprenait que le Treasurer, à son retour du Canada, s'était perdu corps et biens, sans qu'un seul homme ait pu se sauver.

"J'espère, me disait M.Farrier, ne pas être encore quarante ans sans revoir le capitaine Bouchard, ce brave marin, qui, après m'avoir sauvé la vie, m'a indirectement placé dans la position heureuse où je suis."

Voilà le souvenir reconnaissant !

sieurw.gif (65941 octets)Cette petite histoire a déjà été donnée par plusieurs journaux français et anglais. La fiction coudoyait par trop fort le vrai. On a même dit que M. Farrier avait complètement oublié sa langue maternelle, ce qui n'est pas. Pour la famille et les amis de M. Farrier et pour les lecteurs que de telles anecdotes intéressent toujours, j'ai écrit la vérité."

J.E. Garneau.
Cap-Santé, 30 décembre 1885

 

 

1. Il est écrit ici à la main sur le document que je reproduis : Journal des Campagnes, 14 janv./86

2. C'est M. Farrier lui-même, qui m'a raconté cet épisode de sa vie

 

wilidawi.jpg (58344 octets)

 

extract.jpg (132438 octets)

J'ai introduit des images et mis en forme le texte original.
Joachim Leblanc

Généalogie des Farrier

Acceuil Menu Généalogie Ancêtres Les Leblanc
Autres Leblanc De Daniel à ... Martaizé Sur la terre... La vie en Acadie
La déportation Les acadiens ... Évangéline Documents Devant notaire
Étienne de Lessart Histoire des Farriers Histo. des Far. (suite) Ton Arbre Album
Ste-Angèle-de-P. Séminaire St-J. Journal des Fin. Les prénoms La langue de ...
Liens